May 10, 2026
Courageuse Arménie
Allocution prononcée lors de la Commémoration officielle du 111 ème anniversaire du Génocide arménien
Union générale arménienne de bienfaisance
Saint-Laurent, 805 rue Manoogian
25 avril 2026
Stéphane Dion
Ancien député de Saint-Laurent-Cartierville, puis de Saint-Laurent, de 1996 à 2022
Actuellement diplomate en résidence
Faculté des arts et des sciences
Université de Montréal
C’est à la fois un immense honneur et une responsabilité écrasante qu’a mis sur mes épaules le Comité national arménien du Québec et l’Union générale arménienne de bienfaisance. Être votre invité d’honneur en pareille occasion est un immense honneur. Trouver les mots justes pour commémorer le 111ème anniversaire du Génocide arménien est une responsabilité écrasante.
Pendant 21 ans comme votre député, de 1996 à 2016, j’ai assisté à toutes les commémorations. À chaque fois, l’invité d’honneur était un grand professeur, un historien émérite, qui nous exposait les faits avec une rigueur implacable. Je ne pourrai jamais rivaliser avec une telle érudition. Ce qui me rassure, c’est que je sais que ce n’est pas ce que vous attendez de moi. Vous ne me demandez pas de m’improviser historien de cette tragédie de l’histoire.
Cependant, c’est précisément cette force de conviction des historiens, leur solide consensus, leur mise en lumière des événements et leur conclusion ferme selon laquelle ce qui s’était produit constituait véritablement un génocide, c’est cela qui m’a conduit à jouer mon rôle pour que le gouvernement du Canada, sous le leadership de Paul Martin, reconnaisse le fait et appelle le Génocide arménien un génocide.
Je n’ai pas été le seul; des parlementaires de tous les partis ont joué leur rôle, y compris notre regrettée sénatrice Shirley Maheu, mais mon influence auprès du gouvernement et du caucus libéral a pu être positive.
Cela me touche beaucoup que vous vous en souveniez, encore aujourd’hui. Mais comme je ne m’en suis jamais vanté, je me demande bien comment vous l’avez appris!
La reconnaissance d’un génocide doit demeurer un exercice d’une grande rigueur, très exigeant. Un génocide, c’est une tentative d’extermination d’un peuple en tant que peuple. Voilà ce que c’est, rien d’autre.
La pression s’exerce très fortement sur les parlementaires pour appeler tout massacre, tout crime de guerre, un génocide. L’expression « génocide » vient alors à nos lèvres pour dénoncer tout ce qui nous répugne, nous révulse, toutes les abjections qui nous soulèvent le cœur. On y recourt comme au pire mot du vocabulaire. Ne pas appeler une horreur un génocide, c’est s’exposer à la critique d’être indifférent au sort des victimes et indulgent envers les crimes des perpétrateurs. C’est se faire reprocher une sécheresse du cœur.
Mais si l’on en vient ainsi à qualifier tout crime comme étant un génocide, il faudra inventer un autre mot pour reconnaître un génocide.
Quand j’ai été ministre des Affaires étrangères, j’ai tout fait pour que la Chambre des communes réserve le terme génocide aux génocides, c’est-à-dire, il faut le répéter, aux tentatives d’extermination d’un peuple en tant que peuple. J’en ai payé le prix politique auprès de mes collègues parlementaires qui étaient nombreux à dire : mais pourquoi ne pas appeler toutes les tragédies un génocide à chaque fois qu’on nous le demande ? C’est tout bénéfice politiquement pour nous.
Alors je le répète aujourd’hui, en cette grande occasion qui m’est donnée, que c’est une erreur de ne pas appeler un génocide un génocide reconnu comme tel par un solide consensus historique. Mais c’est aussi une erreur d’appeler génocide toute tragédie historique au point que le terme en vienne à perdre son sens.
Cependant, s’il importe de dénoncer les génocides en tant que génocides et de ne jamais les oublier, il faut bien voir que ce faisant, on alerte l’humanité non seulement contre la répétition des génocides, mais aussi contre tous les dangers, toutes les horreurs de la haine et de la guerre d’agression.
Dans la lettre d’invitation qu’ils m’ont transmise, le Comité national arménien du Québec et l’Union générale arménienne de bienfaisance rappellent une vérité éternelle qui, sous une forme ou sous une autre, est répétée à chaque commémoration du Génocide arménien, à savoir que pour éviter les erreurs du passé, l’une des conditions est de ne pas les oublier.
Honorer la mémoire des victimes du génocide arménien de 1915, c’est non seulement se recueillir en souvenir de chacune de ces personnes humaines dont la vie a été broyée, mais aussi réaffirmer notre engagement envers la vérité historique, la justice et la prévention des crimes contre l’humanité.
C’est réitérer notre engagement pour la paix et la concorde entre les peuples, dans un contexte où l’hydre de la guerre réapparaît.
C’est face à cette résurgence de la guerre à différents endroits du monde, qui fait couler beaucoup de sang, y compris arménien, et qui provoque de terribles crises humanitaires, dont celle causée par le conflit armé du Haut-Karabakh, que le 7 juillet 2021, le ministre des Affaires étrangères de l’époque, le regretté Marc Garneau, m’a confié, à titre d’envoyé spécial du premier ministre auprès de l’Union européenne et de l’Europe, la mission d’explorer des options pour accroître le soutien du Canada à la démocratie en Arménie.
Dans mon rapport de 72 pages, remis le 6 avril 2022, j’ai soutenu qu’alors que la démocratie recule dans le monde, l’Arménie, selon les indices internationaux officiels, parvient à faire progresser la sienne d’une façon exceptionnellement méritoire, elle qui est enserrée dans un environnement difficile et hostile. J’ai fait valoir que, pour le Canada, dans de telles circonstances, soutenir les efforts des Arméniens pour améliorer leur pratique de la démocratie, c’est s’engager envers la démocratie dans le monde. L’Arménie est l’archétype d’une démocratie soumise à d’intenses pressions qui s’efforce de s’améliorer et mérite, par conséquent, d’être pleinement soutenue par le Canada.
Bien sûr, parmi mes recommandations, figurait le besoin d’une présence canadienne permanente en Arménie, d’un ambassadeur et d’une ambassade à Erevan.
J’ai fait valoir que s’il n’a jamais été facile pour le Canada d’assurer sa représentation en Arménie depuis son ambassade à Moscou, c’était devenu simplement impossible avec la guerre d’agression de Poutine contre l’Ukraine. Les relations avec la Russie s’étaient tellement détériorées que l’effectif de l’ambassade du Canada à Moscou avait été considérablement réduit au cours des dernières années.
La bonne solution consistait à établir une ambassade à Erevan, comme c’était le cas pour tous les autres pays du G7. Et c’est ce que le gouvernement du Canada a fait, en nommant l’excellent Andrew Turner ambassadeur.
Le Canada a beaucoup à offrir, mais également beaucoup à apprendre, notamment des pays moins fortunés comme l’Arménie où les démocrates luttent dans des conditions que les Canadiens auraient du mal à imaginer.
Dans un monde où les démocrates doivent affronter la rude concurrence des autocrates, trop peu de pays vont dans la bonne direction. Parmi les pays qui figurent sur cette liste restreinte, l’Arménie fait partie des champions. Malgré des ressacs, elle reste le leader régional du développement démocratique, bien devant la Georgie et, bien sûr, sans commune mesure, tellement en avance sur la Turquie ou sur l’Azerbaïdjan.
Je suis convaincu de la véracité de l’axiome d’Alexis de Tocqueville, ce penseur politique français du 19ème siècle selon qui les risques de guerre diminuent avec l’avancée de la démocratie. Plus deux pays en tension progressent vers la démocratie, plus ils améliorent leurs chances de trouver un terrain d’entente permanent. Pour parler franchement, le jour béni où l’Azerbaïdjan fera des progrès décisifs vers la démocratie, le Canada devra accroître sa présence dans ce pays. En agissant de la sorte, le Canada soutiendra la transition démocratique en Azerbaïdjan ainsi que les perspectives d’une paix véritable, juste, consolidée et durable avec l’Arménie.
La démocratie a été une exception trop rare dans l’histoire de l’humanité et nous ne devrions donc pas être surpris que ses progrès se heurtent à un adversaire redoutable, l’autocratisme. Certains États démocratiques font preuve d’une résilience admirable. Il faudra des efforts délibérés et soutenus pour appuyer la démocratie et inverser les tendances à la régression. Dans cette lutte, le Canada a un rôle important à jouer.
Il est vrai que les progrès de l’Arménie en matière de démocratie et de lutte à la corruption, si admirables soient-ils, demeurent incomplets, fragiles et réversibles, mais c’est précisément pourquoi elle a besoin du soutien de pays bien établis à cet égard.
La démocratie arménienne a besoin du Canada et notamment des Canadiens d’origine arménienne. Le Canada, qui a tant bénéficié de l’apport extraordinaire de ces Arméniens qui ont frappé à sa porte, a une dette envers l’Arménie que ses concitoyens filles et fils d‘Arménie sont les plus à même d’honorer.
Des Montréalais et Québécois d’origine arménienne, ça fait d’excellents Canadiens, qui réussissent dans tant de domaines. Je vous encourage, jeunes gens – et moins jeunes aussi ! – à faire percoler vos talents et votre énergie au bénéfice de l’Arménie. Ce faisant, le Canada aussi s’en trouvera gagnant.
Moi, j’ai gagné beaucoup à votre contact, Arméniens de Saint-Laurent – Cartierville. L’une de mes grandes fiertés est le jour où vous m’avez nommé Arménien honoraire. Je ne savais pas que ce serait en prélude à la remise par le Président de la République d’Arménie, le 23 octobre 2023, de la Médaille de la Gratitude, the Medal of Gratitude (je ne me risquerai pas de prononcer son nom en arménien!).
Moi qui fais pourtant miennes les trois injonctions de Churchill au sujet des médailles (ne jamais les solliciter, ne jamais les refuser, ne jamais les porter), je porte aujourd’hui fièrement cette médaille sur mon cœur, en vous remerciement de la formidable inspiration que vous avez été et serez toujours pour moi, et pour le Canada. En témoignage de l’immense émotion que j’ai ressentie à chacun de mes séjours en Arménie, transporté par la beauté saisissante de ce pays montagneux et la profondeur de sa culture millénaire.
Thank you so much, merci du fond du cœur, et puisque le même mot se dit en arménien : mersi!